Axe 1 : interroger les acteurs

Publié le 13 octobre 2006
par sjacquot

Axe 1 : Interroger les acteurs dans l’espace social

La notion d’ « acteur territorialisé » (Gumuchian, Grasset, Lajarge, Roux, 2003) met en évidence la relation entre l’acteur et la dimension spatiale de la société (Veschambre, 2004). Il s’agit d’étudier ses discours et ses actions spatialement situés en faisant appel aux différents usages de la notion d’acteur en sciences sociales comme l’interactionnisme symbolique (Goffman, 1974 ; Le Breton, 2004), la sociologie des organisations (Crozier, Friedberg, 1992), la sociologie prônant un retour au sujet (Touraine, 1984) ou encore la théorie de l’agir communicationnel (Habermas, 1987). Cette notion marque la volonté d’une prise en compte des acteurs individuels ou collectifs, qui développe des stratégies, des capacités d’action, des intentions, rompant avec une conception de l’individu comme agent, réagissant plus qu’agissant (Lévy J., 2003). Ces différentes approches sont parfois regroupées sous l’expression « tournant actoriel » (actorial turn). Toutefois, la fécondité de leur application ne saurait masquer la persistance d’une série de questions, à l’interface entre choix méthodologiques et construction de l’objet de recherche.

1. Définir les acteurs

Qui est le sujet de l’action et de l’énonciation ? Répondre à cette question équivaut à identifier les acteurs. L’institution est-elle un acteur à part entière, comme l’autorise la généralisation « les acteurs publics » ? Dans ce cas on peut s’interroger sur le discours de l’individu représentant cette institution : faut-il transformer la parole de l’individu-acteur en étendard de l’institution ? Ne court-on pas alors le risque de souscrire à une conception hiérarchique de l’organisation et de sa capacité d’action territoriale ? Or Crozier et Friedberg montrent que les membres des grandes organisations disposent de sphères d’autonomie. On peut aussi prendre en compte/ évaluer/mesurer un décalage (lié par exemple à la capacité réflexive de l’individu) entre les individus-acteurs et les institutions, en les qualifiant d’« actant » (Di Méo, Buléon, 2005, p. 29). Comment combler ou interpréter ce décalage ? L’espace social concerne d’autres types de personnes, habitants ou citoyens, désignés tantôt comme acteurs, tantôt comme agents. La notion d’agent est parfois utilisée pour désigner les individus ou groupes qui semblent disposer d’une capacité de transformation moindre de l’espace social. Mais ne fait-on pas de ces individus de nouveaux « oubliés du territoire », au profit de ceux organisés en collectifs d’action plus ou moins institutionnalisés ? Les expressions de ces derniers sont-elles plus efficientes ? Pourquoi ? Par ailleurs, le chercheur est confronté à la construction de classes ou de catégories d’acteurs. Les déterminants classiques (PCS, sexe, âge) sont-ils toujours suffisants et ne risquent-ils pas de conduire le chercheur à entériner des rapports de dominations ? Au final, en utilisant les notions d’acteur, actant, d’agent ou de groupe, et donc en définissant des interlocuteurs légitimes, ne fait-on pas déjà le choix d’un système d’interprétation et est-il possible de faire de la recherche sans faire ce choix ?

2. Comment recueillir les expressions des acteurs ?

Comprendre le rôle des acteurs c’est les observer et les interroger. Pour cela, le chercheur dispose d’un panel d’outils tels les entretiens, les questionnaires, les récits de vie, les itinéraires, la méthode Delphi (Linstone, Turoff, 2002). La parole est-elle la seule modalité d’expression de l’acteur ? Quelles autres méthodologies peuvent éventuellement être mobilisées ? La technique de la carte mentale, par exemple, a priori non discursive, sera rendu parlante par l’interprétation que le chercheur fera à partir des questions complémentaires qu’il aura posées. La question de l’interprétation se pose pour d’autres types d’énoncés : tribunes dans la presse, tracts, documents administratifs ou prospectifs, archives historiques, graffitis et murs peints, voire formes matérielles interprétées par la socio-linguistique (Levy A., 1996). Par ailleurs, peut-on établir des correspondances entre types de méthodes d’enquêtes ou de questionnement, et catégories d’acteurs ou d’individus ? Interroger les acteurs revient parfois à leur demander une description d’actions qui se sont déroulées ou se dérouleront. Les expressions peuvent être en complète dissonance avec l’observation des pratiques et des discours. Les évaluations que les acteurs font des pratiques sont alors aussi intéressantes en soi pour expliquer et comprendre de tels décalages. Les acteurs qui énoncent, écoutent ou commentent les descriptions, donnent un statut positif, objectif ou relatif à ces discours. De plus, sur le terrain, tous les échanges ne peuvent être formalisés par une procédure fixe. Certains contacts informels peuvent se révéler tout aussi intéressants pour la recherche (interactions au quotidien, connaissances éloignées…). Mais l’absence de cadre régularisé les rend-il inutilisables ? Si tel est le cas, des carnets de voyage ou de terrain narrant ces rencontres peuvent-ils être exploités ? On peut même inverser la hiérarchisation entre entretien et propos informels, si, comme le suggère L. Mondada, tout discours est inséparable de son contexte d’énonciation (Mondada, 2001). Doit-on privilégier les méthodes in situ ? Les participants seront invités à présenter la façon dont ils recueillent ces formes d’expression et justifient leurs énoncés.

3. Comprendre, interpréter, illustrer : quelle portée ?

L’analyse peut porter soit exclusivement sur le contenu de la forme exprimée (analyse thématique ou par entretien), soit sur ses structures (discours ou observation des pratiques). Dans ce dernier cas, elle ne révèle pas seulement des intentions mais aussi une certaine catégorisation des objets et de l’espace. Un autre moyen d’aborder les acteurs dans l’espace social implique de s’intéresser à leurs pratiques et à leurs intentions : appropriation, représentation… Il convient de s’interroger sur les différents niveaux de validité des recherches entreprises. Dans quelle mesure l’ensemble d’un dispositif empirique correspond-t-il aux phénomènes que l’on souhaite étudier (validité d’indicateurs) ? Ou encore, dans quelle mesure les données statistiques produites restent-elles fidèles aux données individuelles collectées (validité individuelle) ? Dans certains cas, la moyenne statistique peut dénaturer les données individuelles d’origine. Les intervenants seront invités à partager la façon dont ils comprennent, interprètent et illustrent ces rapports entre pratiques et construction socio-spatiale. A ce stade de la recherche, d’autres interrogations surgissent. L’idée d’acteur qui évoque des stratégies (Boltanski, Chiapello, 1999) n’évacue-t-elle pas les déterminants sociaux de l’action ? De Certeau oppose stratégies et tactiques spatiales au quotidien (De Certeau, 1990, pp. 57-63), ce qui permet à la fois une conception politisée et spatialisée des relations entre acteurs. Cette distinction permet de replacer la question des rapports sociaux dans leurs dimensions spatiales et temporelles, dans la production d’espaces qui catégorisent et de discours qui marginalisent. Di Méo et Buléon (2005) mettent également en œuvre une synthèse qui se positionne entre l’utilisation de la notion d’acteur territorialisé et les problématiques de la domination. Mais cette synthèse estelle opératoire dans nos recherches ? Peut-on appréhender dans une recherche marquée par le tournant actoriel les problématiques liées à la domination et l’inégalité des ressources et légitimités à l’action ? Les communications qui alimenteront cet atelier s’interrogeront sur le rôle et la place de l’acteur, sur ses capacités à agir ou réagir. Elles se pencheront aussi sur la portée spatiale des catégories que les acteurs utilisent et celle dont nous parlons dans nos travaux.


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