Axe 3 : Ethique(s) : quels sens et usages au sein des sciences sociales ?

Publié le 13 octobre 2006
par sjacquot

Axe 3 : Ethique(s) : quels sens et usages au sein des sciences sociales ?

Plusieurs facteurs interviennent dans le choix du thème de recherche et dans la formulation du sujet, nous l’avons vu : le contexte, la discipline et ses directions de recherche, le hasard parfois. Ce choix peut aussi, éventuellement être lié à l’intérêt personnel du chercheur. Ce dernier point soulève la question de la rigueur scientifique et des nécessités de l’objectivation autant que celle de l’engagement et de l’éthique. Il convient donc de présenter un panorama du traitement de la question éthique dans les recherches en sciences sociales. Les études féministes anglophones ont été les premières à remettre en cause la neutralité scientifique et à revendiquer le droit à une orientation féminine du traitement des faits sociaux (Canadian Geographer, 1993 ; Rose, 1997), soulignant l’intérêt propre du chercheur à mener des travaux spécifiques. Ainsi, dans la littérature scientifique anglophone, l’éthique est une thématique importante, trouvant racine dans une géographie radicale (Harvey, 1973 ; Peet, 1974) critiquant les valeurs et la morale cachées derrière certaines recherches. Ces auteurs ont impulsé un courant qui cherche à poser les questions éthiques en interrogeant la pertinence des sujets de recherche (Proctor, 1998). Se démarquant de l’influence du traitement quantitatif développé dans les années soixante-dix, d’autres géographes, du courant humaniste, comme A. Buttimer ou Y.-F. Tuan ont souhaité œuvrer à une meilleure compréhension des faits socio-spatiaux dans le but d’intégrer la géographie à une réflexion d’ensemble des sciences sociales. Les valeurs humanistes qui en découlent posent alors les jalons, dans les années quatre-vingt, de la géographie humaniste, reposant sur le cultural turn. Ce courant, suivi par le courant post-moderne (Ley, 1989), propose d’étendre les recherches en dehors des sphères institutionnelles en allant interroger des réalités telles que les mouvements pour les droits civiques, les mouvements féministes, écologistes ou anti-guerre. En 1997, un groupe spécifique (le VJESG : Values, Justice and Ethics Speciality Group) est créé autour de l’association des géographes américains (AAG : Association of American Geographers). Le but est de répondre aux demandes de géographes en matière d’éthique qu’elles émanent du milieu professionnel ou universitaire. Il ne s’agit plus de se demander si l’éthique est une réflexion nécessaire, mais comment porter attention à cette question. Des travaux du groupe naît la revue Ethics, place and environment en 1998. En 2001, en étendant la réflexion à d’autres sciences sociales, le groupe fusionne avec le Human Right Speciality Group, donnant naissance au Values, Ethics and Human Right Speciality Group. Les quelques géographes qui en sont membres soulignent régulièrement la relation entre la géographie américaine et le monde dans lequel elle évolue (Sack, 1997 ; Smith, 1998), plus particulièrement depuis le 11 septembre 2001. En France, les années soixante-dix voient fleurir les prises de position de divers chercheurs des sciences sociales dans la sphère publique. Le sens de l’éthique est fortement présent, sans que le terme ne soit nécessairement prononcé, à l’image des travaux de Michel Foucault et du Groupe d’Information sur les Prisons (G.I.P., P. Artières, 2003) sans compter ceux de nombreux sociologues, tels A. Touraine (1985) ou P. Bourdieu (1993). En géographie, dans les années quatre-vingt, les débats s’amorcent sur l’engagement du chercheur autour de Renée Rochefort et du colloque de géographie sociale de Lyon de 1984, « Marginalité sociale, marginalité spatiale ». Ces débats perdurent toujours (voir en particulier les colloques de géographie sociale de Ecole d’été de Géographie Sociale 2006 Caen en 1998 et 2001). Au-delà de la géographie sociale, c’est toute la discipline qui s’interroge. La question de l’engagement du chercheur s’étend à d’autres « branches » spécifiques : géographie qualitative/quantitative, géographie tropicaliste/géographie du Tiers-Monde (ou du sous-développement)… La géographie francophone (et surtout française) paraît donc timorée par rapport à la géographie anglophone. Les débats sur l’éthique sont restés informels. Le terme « éthique » émerge plus tardivement, notamment dans le domaine des recherches sur la santé et sur la maladie. Aujourd’hui, il prend de l’ampleur. En témoigne en 1994 la création d’un COMité d’EThique pour les Sciences (COMETS), puis en 2000 la création du Comité de Déontologie et d’Ethique de l’IRD (http://www.ccde.ird.fr). En France, la question éthique semble davantage se tourner vers l’engagement moral. De façon différente, le panorama des recherches anglophones dévoile une réflexion plus large, autant sur le choix des thèmes et de leur traitement que sur la recherche-action (féminisme, mouvements écologistes, minorités, mouvements anti-guerre, critique des politiques publiques, critique des choix des outils également). L’éthique est donc plurielle. L’engagement et l’implication qui l’accompagnent ne sont donc pas des positions qui coulent de source : celles-ci doivent être réfléchies et théorisées. Dans un premier temps, il paraît donc nécessaire de mener une réflexion sur la place de l’éthique dans nos travaux en commençant par retracer l’histoire de la notion, en mettant l’accent, par exemple, sur les décalages temporels de ses usages, d’une discipline à une autre et d’une aire culturelle à une autre. Les interventions proposant une démarche épistémologique pluridisciplinaire nourriraient un premier atelier au sein de ce troisième axe. Proctor et Smith (1999), en réfléchissant sur ces questions ont été amenés à parler d’éthique théorique (theoretical ethics) et d’éthique appliquée (applied ethics). Dans un deuxième temps, nous nous pencherons donc sur l’éthique théorique qui interroge nos recherches à tout niveau du processus. Dans un troisième temps, nous ouvrirons la réflexion sur l’éthique appliquée qui concerne les points spécifiques soulevés par le degré d’engagement des chercheurs.

1. Une épistémologie de la notion d’éthique

Qu’entendre par éthique ? La notion se rapporte souvent à des questions de valeurs ou de morales (moralités), jugées justes ou non. D’un côté, les valeurs guident l’action individuelle et collective et reposent sur d’importantes implications politiques et personnelles. D’un autre côté, la morale (moralité) se réfère à des standards de conduite (la sphère normative) à travers lesquels l’action humaine est jugée bonne ou mauvaise, meilleure ou pire. S’interroger sur les valeurs et la morale (moralité) apporte un éclairage important sur les processus sociaux. Mais l’exercice est d’autant plus délicat que le terrain de recherche est éloigné : le chercheur risque de juger plus que d’analyser suivant ses propres valeurs et systèmes de normes. Cela a largement été le cas sous la colonisation avec la mise sur pied d’une ethno-anthropologie appliquée et orientée, mais aussi d’une certaine géographie coloniale (Amselle, 1999). A contrario, le relativisme culturel n’est pas sans danger non plus. Comment saisir le fonctionnement d’une société en un espace et un temps donné, comprendre ce qu’elle estime juste et mauvais ? Si la prise de conscience de ce questionnement est universelle, les réponses tendant à définir « le bien » et « le mal » divergent, mettant en doute l’existence d’une éthique universelle mais appuyant l’existence d’une géographie des positions morales. En outre, existe-t-il des thématiques en lien plus direct avec la question éthique ? Celles ayant lien avec l’environnement, la neutralité, la justice spatiale appellent-elles plus que d’autres à un traitement éthique ? Cet atelier sera articulé autour d’interventions de jeunes chercheurs s’interrogeant sur la place de l’éthique dans leur discipline et au sein de leur thème et de leur terrain.

2. Ethique théorique : quelles démarches éthiques ?

Pour les chercheurs en quête de neutralité scientifique et axiologique, on peut se demander s’il existe des méthodes et des outils permettant d’atteindre un tel objectif, ou au contraire si tout choix d’outils ne relèverait pas déjà d’une certaine subjectivité. En aval, lors du processus de recherche et, plus encore, lors de la communication des résultats, nous devons nous interroger sur les moyens de préserver l’anonymat complet ou partiel des sources. Comment relever le paradoxe existant entre accessibilité des données et confidentialité : constitution de listes d’enquêtés et de données à la CNIL, observations à l’échelle micro de données sensibles telles les conduites addictives ? Ces contraintes peuvent-elles limiter certains questionnements ? S’il y a des « limites éthiques » à ce que les outils permettent, c’est certainement qu’il y a un recul critique à prendre par rapport au traitement des objets de recherche et par rapport à nos interlocuteurs. En effet, la collecte des données implique une réflexion sur la relation du chercheur à la personne enquêtée. Quels liens se tissent entre eux ? Comment éviter la relation dominant/dominé du chercheur vers le sujet de l’enquête ? A l’inverse, comment éviter l’instrumentalisation du chercheur ? Comment ne pas décevoir l’enquêté qui souhaite peut-être voir les fruits de sa collaboration effective ? C’est la question de la restitution de la démarche qui importe ici. Les interventions au sein de cet axe s’interrogeront donc sur la façon dont nos choix, nos outils et nos méthodes engagent la question de l’éthique.

3. L’éthique appliquée : quels effets sur la recherche ?

Cet atelier propose de dépasser la question de l’engagement. Dans certains cas, les chercheurs deviennent des activistes : à travers leurs recherches, ils souhaitent promouvoir le changement social et mènent diverses actions, tout en publiant ou en enseignant. La question n’est plus alors de savoir s’il est légitime de s’engager mais de s’interroger sur les manières de le faire, (P. Cloke, 2002). En effet, introduire l’engagement et l’activisme dans la recherche fait évoluer le rôle « traditionnel » du chercheur. Comment gérer l’interface entre l’académisme et l’activisme ? Comment tenir une certaine distance entre celui-ci et ses écrits, ou ses enseignements, et conserver sa légitimité ? Travailler sur certains objets peut aussi créer le risque de leur légitimation par excès de réalisme et asseoir leur existence par leur introduction dans le champ scientifique. Enfin, s’engager représente aussi un risque vis-à-vis des bailleurs, dans un contexte où l’accès aux financements se réduit drastiquement, au profit des acteurs privés. Cet atelier appellera des communications de la part de ceux qui ont décidé de s’engager ou non, et de ceux qui sont déjà engagés et le revendiquent, entre échecs et réussites.


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